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Attacher le chameau: de la réaction à la stratégie

Allah aime ceux qui combattent dans Son chemin en rangs serrés, tel un édifice renforcé.  Surah As Saff (61) verset 4

Commençons par une image que nous connaissons tous. C’est l’heure du Fajr. La mosquée est pleine. Les cœurs sont touchés. Les mains sont levées. Nous sommes l’Ummah du Fajr. Réveillés à l’aube, éveillés par la conscience, éveillés par le du’a. 

Cette discipline du Fajr nous accompagne-t-elle hors de la mosquée ? Ou s’arrête-t-elle à la porte de la mosquée?

Car si nous sommes honnêtes, notre défaut stratégique en tant que Musulmans est le suivant : nous réagissons après coup. Nous somnolons dans la planification à long terme… puis nous nous réveillons les yeux écarquillés lorsque la crise frappe, espérant une réforme par la seule spiritualité.

La foi (Iman) est le moteur. La stratégie est le volant. L’un sans l’autre nous laisse enlisés. Le modèle du Prophète n’a jamais été le du’a ou la planification. C’était le du’a et la conception, yaqeen (confiance absolue) et la planification.

Le modèle prophétique

Revenons à un hadith qui résume tout.

Un homme est venu voir le Prophète (saw), avec son chameau. Il l’a laissé détaché et a dit: « Je fais confiance à Allah. »

Le Prophète l’a regardé et a dit : « Attache-le, puis fais confiance à Allah. » 

Trois étapes en une seule phrase :

L’intention: Attache-le pour Allah. Pourquoi est-ce que je construis, j’étudie, j’économise ? L’effort: Attache-le. Fais le travail. Utilise les moyens. Le tawakkul: Après l’avoir attaché, place toute ta confiance en Allah. Le résultat est entre Ses mains.

Nous sautons souvent l’étape 2 et appelons cela « tawakkul ». Ce n’est pas du tawakkul. C’est du vœu pieux.

Voyons la Seerah. Le Prophète (saw) a-t-il attendu le siège pour construire Médine? Non. Ces treize années à La Mecque ont été consacrées à la da’wah et à la préparation, des réunions secrètes, des pactes avec les Ansar, la reconnaissance des itinéraires d’émigration.

Lors de la bataille des Tranchées, s’est-il contenté de faire des du’as ? Oui, il a fait des du’as. Mais il a également adopté la stratégie de Salman al-Farsi. Il a creusé une tranchée avant l’arrivée des 10 000 Quraysh. Il a choisi le terrain à Badr. Il a négocié à Hudaybiyyah, privilégiant un gain à long terme plutôt qu’une fierté à court terme.

La spiritualité était son moteur. La stratégie était sa méthode. Les deux relevaient de l'adoration.

Le défaut stratégique de l’Ummah

Où en sommes-nous aujourd'hui ? 

Premièrement, nous excellons dans la réaction. Des inondations frappent: les musulmans sont les premiers sur place, mashaAllah. Une mosquée menacée: nous nous mobilisons du jour au lendemain, nous collectons des fonds en 24 heures. Une affaire judiciaire: avocats, pétitions, tout le monde sur le pont.

Mais posons-nous la question: où est le waqf cinq ans avant l’inondation? Ou est-il actuellement ? Où était le fonds de défense juridique avant le procès? Où était l’équipe chargée des médias avant la campagne de dénigrement ?

Nous sommes des intervenants d’urgence. Mais nous sommes faibles en matière de prévention des urgences. Réveillés pour le Fajr, endormis pour la planification.

Notre discipline rituelle est sans pareille. Nous veillons au wudu. Nous veillons aux heures de prière. Nous veillons au halal et au haram. Alhamdulillah.

Mais où est la discipline institutionnelle? Nous ne veillons pas aux budgets. Nous ne veillons pas aux programmes. Nous ne veillons pas au discours.

Nous mémorisons le Coran, mais pas les flux de trésorerie. Nous perfectionnons le tajweed, mais pas la gestion de projet.

C'est comme avoir une voiture avec un moteur puissant… mais sans volant.

Espérer une réforme par la seule spiritualité.

La du’a est l’arme du croyant. À 100 %. Ne laissons jamais personne nous dire le contraire.

Mais Yusuf (as) ne s’est pas contenté de faire des du’as pendant ces sept années de famine. Il a élaboré un plan économique sur vingt ans. Prophète et Premier ministre.

Une réforme par la spiritualité ? Oui. Une réforme par les érudits et les scientifiques, les ingénieurs et les juristes ? Oui également.

Les domaines où nous sommes en retard stratégiquement

Soyons précis, car les discours vagues ne construisent pas d’institutions.

Dans le domaine de l’éducation: dans bon nombre de nos villes, nous construisons une quatrième mosquée à moins d’un kilomètre de trois autres. Mais combien d’universités musulmanes, d’académies, de centres de formation professionnelle avons-nous ? 

Dans celui de l’économie et du waqf : pendant 600 ans, les Ottomans ont financé des hôpitaux, des réseaux d’adduction d’eau et des universités grâce au waqf. Les actifs restaient à jamais. Seuls les revenus étaient dépensés.

Notre modèle ? Collecter des fonds pour la construction. Puis, lorsque la mosquée ne peut plus payer l’imam, nous organisons une collecte d’urgence.

Avons-nous déjà imaginé la possibilité de concevoir  un waqf générateur de revenus. Avons-nous envisagé de mettre en pratique le potentiel du waqf à créer de l’emploi, à alléger la pauvreté et à créer de la richesse pour l’Ummah ? Voilà à quoi ressemble la stratégie du « chameau attaché ».

Dans le domaine des médias et des discours: nous réagissons à l’islamophobie et la discrimination. Nous nous défendons après l’attaque. Nous limitons les dégâts.

Mais combien de médias, de journalistes et de think tanks politiques détenus par des musulmans avons-nous formé avant la crise? À l’heure actuelle, ce sont les autres qui écrivent le scénario à notre sujet. Nous réagissons à leur scénario. Nous sommes devenus le « joystick Ummah » sauf que nous ne contrôlons pas la manette. 

Une stratégie, c’est écrire notre propre scénario. Avant qu’ils ne parlent, nous avons déjà raconté notre histoire.

Où est la pépinière de leaders: nous prions sans cesse pour des leaders. Mais nous investissons trop peu dans leur formation. Les madrasas et l’hifz, oui, à 100 %. Mais où sont les institutions dédiées au droit, aux politiques publiques, à l’ingénierie, à la médecine, à la finance ? 

Une réforme par la spiritualité, oui. Mais aussi une réforme par des professionnels qualifiés qui transmettent cette spiritualité dans tous les domaines.

Les croyants et les croyantes sont les alliés les uns des autres. Ils ordonnent le Ma’rouf (le bien) et interdisent le Mounkar (mal).  Surah Tawbah (9) verset 71

Pouvons-nous dédier 30 % de chaque campagne de collecte de fonds pour le waqf, où le capital n'est jamais dépensé. Seuls les revenus sont utilisés. Ainsi, nous n'aurons plus jamais à faire de collectes d'urgence.

De la concurrence à la collaboration.

Finissons-en avec ces cinq mosquées situées à 500 mètres les unes des autres qui se disputent les mêmes donateurs. Mettons nos ressources en commun. Une seule université. Un seul hôpital. Un seul pôle de compétences. Un impact plus fort, moins d’ego.

De l’émotion à l’expertise.

Chaque conseil d’administration de mosquée, chaque conseil communautaire a besoin de cinq personnes : un imam, un comptable, un avocat, un éducateur et un représentant de la jeunesse. La Shurah, c’est l’expertise, pas seulement la piété. Les deux comptent.

Trouvons un équilibre. Ayons la même discipline du Fajr dans nos budgets que celle que nous avons dans notre wudu. 

Qu’Allah nous aide et nous guide.

(Adapté de Positive Agitator, collectif de journalistes sud-africains.)

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