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La mosquée Epstein et la politique de la mémoire

Ainsi Nous avons fait de vous une Ummah équilibrée pour que vous soyez témoins pour l’humanité et que le Messager soit témoin pour vous.  Surah Al Baqarah (2) verset 143

Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes, car vous ordonnez le Ma’rouf (le bien), interdisez le Mounkar (le mal) et croyez en Allah.  Surah A’li Imraan (3) verset 110

La politique de la mémoire peut être définie comme les visées de l’Occident pour s’accaparer de la mémoire de l’Ummah, ou encore décider de ce que l’Ummah doit conserver ou pas dans sa mémoire collective. Demandez à des jeunes ce qu’ils retiennent de la contribution des Musulmans aux Mathématiques, ou des explorations des océans des navigateurs Musulmans, ou encore des batailles du Prophète Muhammad (saw) contre l’islamophobie: la réponse est presque nulle. 

Il s’agit de la politique de la mémoire. La mémoire elle-même est un projet politique. Nous vivons toutes sortes d'expériences au cours de notre vie, de notre enfance jusqu'à notre dernier jour. Mais ce que nous conservons dans notre mémoire et  comment nous le conservons est un projet profondément politique.

Quand on leur dit : ‘Ne semez pas la corruption sur la terre’, ils disent : ‘ Au contraire, nous ne sommes que des réformateurs !’  Surah Baqarah (2) verset 11

Revenons à l’autre évènement qui a choqué le monde: l’affaire Epstein. C'est ahurissant de voir qu'elle est déjà en train de sombrer dans l'oubli. Un événement qui, pour un peuple qui contrôlait réellement ses propres mécanismes de mémoire, aurait pu provoquer une véritable révolution. Mais comme les musulmans ne contrôlent pas ce dont ils se souviennent ni la manière dont ils se souviennent de ce dont ils se souviennent, cet événement est déjà en train de sombrer dans l'ombre. Il est déjà occulté, dissimulé, oublié de tant de façons différentes. 

La mosquée Epstein : un sentiment de pouvoir 

Il est connu de tous qu’Epstein a construit une structure blanche et bleue avec un dôme doré sur l’île d’Epstein. Il y a eu des spéculations, dont certaines étaient à nouveau de nature politique en raison de la lutte autour de la mémoire musulmane, d’autres motivées par des considérations politiques, sur la nature de ce bâtiment. Mais la question est désormais claire.

La correspondance qu’Epstein a lui-même entretenue avec d’autres personnes, notamment des Émiratis, des Saoudiens et des Ouzbeks, révèle clairement qu’il désignait régulièrement ce bâtiment sous le nom de « mosquée ». Il tenait particulièrement à orner cette mosquée d’objets islamiques. Et il a largement réussi grâce à ses contacts avec des Émiratis et des Saoudiens. Non seulement il a réussi à obtenir des objets d’art directement de La Mecque, dont la kiswa de la Kaaba, pour les placer dans sa mosquée.

Ce faisant, Epstein voulait ressentir ce sentiment de pouvoir, tu vois, je n’ai pas seulement une mosquée sur mon île où je commets mes obscénités. J’ai les objets mêmes que des millions de musulmans vénèrent. Des millions de musulmans se sont assis là, ont touché la kiswa de la Kaaba et ont prié Allah. Ce qu’ils ont touché et ce sur quoi ils ont versé des larmes se trouve dans ma mosquée privée. Non seulement les Musulmans sont-ils impuissants à m’arrêter, mais ils ne comprennent même pas l’importance de ce que je fais. Ils ne comprennent même pas à quel point l’acte symbolique de construire une mosquée et de la parer d’objets islamiques est puissamment symbolique. 

Des guerres pour la construction de la mémoire

Il est nécessaire que nous prenions conscience de ce monde, des guerres culturelles, sociales et politiques qui sont menées pour la construction de la mémoire. Pas seulement pour ce dont on se souvient, mais pour la manière dont on s’en souvient.

Ils veulent éteindre la lumière d'Allah avec leurs bouches, mais Allah parachèvera Sa lumière.  Surah as Saffa (61) verset 8

La question fondamentale pour le musulman réfléchi, pour le musulman qui s’interroge, pour le musulman intelligent est : pourquoi ? Pourquoi, si la même attaque, comme celle de San Diego, visait un groupe ethnique différent, un groupe racial différent, un groupe religieux différent, la réaction serait-elle si différente dans la manière dont la mémoire est construite? Ce qui est conservé dans la mémoire collective et ce qui y est oublié est si profondément influencé, manipulé, construit, inventé.  

Pourquoi certains groupes sont-ils capables d'influencer la mémoire et d'autres non?  Objectivement,  les musulmans devraient être tout aussi efficaces pour influencer la mémoire, pour déterminer ce dont on se souvient et comment on s’en souvient, mais nous ne le sommes pas. Et la question est encore: pourquoi ? 

Etouffer le discours politique de l’Islam

Voyons un autre évènement. Nous sommes tous conscients qu’après le Printemps arabe, les États autoritaires du Moyen-Orient – au premier rang desquels les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite – ont soutenu un projet réactionnaire et répressif à travers le monde musulman. 

Ce projet pro-occidental, se résume à ceci : finie la résistance. Finis les discours sur l’Islam politique. L’Islam ne doit être intégré à aucune politique, ni utilisé dans aucun projet politique. Finis les discours sur la justice et l’Islam, sur l’autodétermination. On ne parle plus d’utiliser l’Islam de manière déterminante dans les affaires pour jouer un rôle actif dans la construction du destin des êtres humains musulmans. 

Pour de nombreuses raisons, le Printemps arabe a conduit ces gouvernements à prendre la décision d’utiliser leur richesse pour neutraliser le message islamique, le rendant inoffensif. Si l’Islam s’exprime à travers un ensemble de chants, de danses et de pratiques spirituelles, cela ne pose pas de problème. Encore une fois, la bataille pour la mémoire. 

Si les musulmans construisaient leurs propres souvenirs, ils se rappelleraient rapidement que ce type d’Islam a été soigneusement conçu et institutionnalisé de manière très particulière par les puissances coloniales qui ont envahi et soumis les terres musulmanes. Les puissances coloniales, en alliance avec l’orientalisme, avaient construit ce tout même type d’Islam édulcoré. L’Islam concerne les aspects marginaux de la vie. L’Islam consiste à paraître différent. L’Islam est une performance ritualiste. 

Mais parce que nous avons une si mauvaise mémoire, parce que la mémoire est un projet politique et parce que ce projet politique manipule ce dont les musulmans se souviennent et la manière dont ils s’en souviennent. Nous n’avons aucune conscience, ou pratiquement aucune conscience, que l’Islam des Émirats arabes unis et l’Islam de l’Arabie saoudite sont tirés des livres de l’expérience coloniale. Car c’est l’Islam des raffinés, des « civilisés », pour être encore plus direct, l’Islam de l’homme blanc. 

En tant que musulman, nous grandissons en étant pleinement imprégné, pleinement endoctriné par l’idée que notre mémoire n’est pas sacrée, qu’elle n’est pas autonome, qu’elle n’a pas le pouvoir de s’autodéterminer. Nous grandissons en faisant des compromis, en acceptant pleinement, que ce qui compte, ce n’est pas le passé. 

Comme les peuples colonisés, les musulmans en général, nous sommes  élevés dans une politique de la mémoire qui nous enseigne que nous n’avons pas de mémoire. La mémoire, notre mémoire, ne nous appartient pas. Notre mémoire sera dictée par des pouvoirs supérieurs à nous. On nous dira quoi retenir et comment le retenir. Et parce que notre mémoire est si compromise, nous apprenons à dire que la mémoire n’est pas importante. L’histoire n’est pas importante. 

Qu’Allah nous aide et nous guide.

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